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reprise d'article du Diplo d'octobre 2003 ................................. [retour boîte à outils]

L’EURO NE FAIT PAS ENCORE LE POIDS

AVEC LE DOLLAR, LES ETATS-UNIS DISPOSENT DEPUIS PLUS D'UN DEMI- SIÈCLE D'UNE ARME SANS PAREILLE POUR IMPOSER LEURS CHOIX ÉCONO-MIQUES ET MONÉTAIRES AU RESTE DE LA PLANÈTE. LES DÉFICITS BUDGÉTAIRE ET COMMERCIAL AMÉRICAINS, AINSI QUE L'AVENTURISME DE M. GEORGE W. BUSH, COMMENCENT CEPENDANT À ÉBRANLER LA CONFIANCE DES INVESTISSEURS ET DES GOUVERNEMENTS. MAIS L'EURO, QUE LES SUÉDOIS VIENNENT DE REJETER, EST LOIN DE REMPLIR LES CONDITIONS LUI PERMETTANT DE DAMER LE PION AU BILLET VERT.

   - PAR HOWARD M.WACHTEL *( Economiste.) Howard M.WACHTEL Professeur d’économie à L’American University (Washington,DC) auteur notamment de Street of Dreams

UN EURO FORT,fer de lance d'une Union européenne élargie, est-il en mesure de saper l'hégémonie financière des Etats-Unis, fondée sur la puissance du dollar, et qui dure depuis la fin de la seconde guerre mondiale ? Sur le Vieux Continent, la volonté de chercher les moyens de contester cette suprématie n'est pas nouvelle. Elle remonte à 1967, quand Charles de Gaulle, profitant de la faiblesse du dollar et de son utilisation hors du territoire américain pendant la guerre du Vietnam, tenta de faire rétablir un étalon de change or rigide (1). Bien que jamais formulée publiquement,cette volonté sous-tend le projet de l'euro, et elle pourrait refaire surface en raison des craintes suscitées par la posture impériale et agressive des Etats-Unis,mise en évidence par la guerre contre l'Irak, et qui a entraîné un redressement de la monnaie européenne face au billet vert. D'où les supputations sur la possibilité que celle-ci devienne une monnaie de réserve concurrente du dollar, et qu'une tête de pont soit ainsi installée contre la domination américaine sur la finance globalisée ; cela pourrait mettre l'Europe à parité avec les Etats- Unis dans ce domaine.

Avant d'étudier cette hypothèse, il faut d abord rappeler la nature d'une monnaie de réserve. Pour se développer harmonieusement, et i une échelle suffisante, la finance et le commerce mondiaux ont besoin d'une devise universellement acceptée, ce que résume le mot « liquidité » : ce fut la livre sterling au XIXe siècle, avant que le dollar la remplace progressivement après la seconde guerre mondiale et règne désormais en maître. Si l'on veut comprendre la nécessité de cette fonction de monnaie de réserve, il suffit de se reporter à la période de l'entre-deux-guerres : la livre ne pouvait plus continuer à assurer une liquidité à l'échelle du monde, et le système financier des Etats-Unis répugnait à assumer un rôle que les marchés lui dictaient pourtant.
L'effondrement du commerce international a été en partie provoqué par cette absence d'une monnaie internationale.
Une monnaie nationale devient la monnaie de réserve d'autres pays lorsqu’elle a été consacrée comme telle par la finance et le commerce globalisés, en raison de sa puissance économique et financière relative. Les Etats sont désireux de s'en constituer des réserves, car c'est un actif de choix utilisable dans n importe quel pays entretenant des relations économiques internationales, et donc, lui aussi, intéressé à en détenir des stocks.
Le pays émetteur de la monnaie de réserve acquiert, de ce fait, un pouvoir et une influence considérables sur les autres, mais il contracte aussi des responsabilités. De ce point de vue, la situation de l'après-guerre est éclairante. Mettons-nous, en 1950, à la place du ministre des finances d'un pays autre que celui de la monnaie de réserve. Son objectif est d'attirer des dollars et d'accumuler des réserves qu'il utilisera pour acheter des produits n'importe où dans le monde. Comment procédera-t-il ? Il pourra vendre ses produits aux Etats- Unis et recevoir des dollars en échange, éventualité qui resta purement théorique pendant une ou deux décennies pour les pays européens. Autre option : attirer chez soi des sociétés américaines et leurs dollars. C'est l'origine des multinationales. Dernière possibilité : ouvrir son pays aux bases et aux personnels militaires américains. Telles furent, pour les Européens, les principales façons de faire rentrer des billets verts... et l'influence qui les accompagne. Elles sont identiques à celles à l'œuvre actuellement dans les pays du tiers-monde, d Europe centrale et orientale, en Russie et dans le reste de l'ex-Union soviétique.

Prêteur en dernier ressort ?

Pour l'état de la monnaie de réserve ces privilèges entraînent deux types d’obligations. En premier lieu il doit être prêt en permanence à garantir une liquidité planétaire, de sorte que la devise circule en quantité suffisante dans l'ensemble du monde pour les besoins de la finance et du commerce mondiaux. En second lieu, il doit également se tenir prêt à jouer le rôle de « prêteur en dernier ressort » et à régler les problèmes d'endettement de pays devenus excessivement débiteurs Et tout cela en maintenant un cadre raisonnablement stable de valeurs externes et internes de sa devise .
Ces dernières renvoient à un taux d'inflation modéré et les valeurs externes à une fourchette de fluctuation prévisible de ses taux de change avec les autres monnaies du monde. Si ces conditions de stabilité ne sont pas réunies les pays rechignent à détenir des stocks de la monnaie qui se veut de réserve .
Pour que l'euro puisse rivaliser avec le dollar dans cette fonction, il devrait présenter les mêmes garanties de stabilité de ses valeurs internes et externes à échéance prévisible, et faciliter une croissance économique adéquate. Sur la base de ces deux critères, les perspectives sont plus que nuancées pour la monnaie européenne. Certes la zone euro se distingue par sa maîtrise de l’inflation mais au prix d'un frein de la croissance en raison des contraintes que le pacte de stabilité et de croissance impose aux politiques fiscales et budgétaires nationales. Ce pacte devra être modifié si l’euro ambitionne de tenir la dragée haute à la devise américaine.
    - Dans cette perspective, la monnaie europeenne devrait surmonter également deux obstacles structurels. En premier lieu la Banque centrale europeenne (BCE) n'a aucune compétence pour un rôle de prêteur en « dernier ressort ». Les banques nationales des pays de la zone euro conservent cette autorité et cette responsabilité à l'intérieur de leurs frontières. Faute de cette incapacité l’euro peut au mieux, et encore de manière limité servir de monnaie réserve de rechange sur les marchés mondiaux.
    - Second obstacle : la lenteur des relations en systèmes bancaires en Europe, et leur énorme écart technologique avec celui des Etats Unis. Les frais prélevé sur les transactions interbancaires entre différents pays restent très élevés et les transactions à l'intérieur d'un même pays particulièrement lourdes si les on les compare à ce qui se passe aux Etats Unis. Si chacun reconnaît l'existence d un gouffre technologique entre les capacités militaires respectives de l’'Europe et des Etats-Unis, il existe également entre leurs systèmes bancaires.
    - Paradoxalement, cet écart pourrait être comblé si le Royaume-Uni adoptait l’euro, car ses pratiques bancaires et ses capacités technologiques sont les seules au monde à pouvoir se mesurer à celles des Etats-Unis. Mais la question ne se pose pas à court terme car le gouvemement britannique, et cela pour d'excellentes raisons, a choisi, pour le moment, de rester à l'extérieur de la monnaie unique. S'il franchissait ce pas, la création d'un euro rival du dollar exigerait l'harmonisation des pratiques bancaires du continent avec celles de la City, et déplacerait le centre du pouvoir financier de Francfort à Londres. Ni l'une ni l'autre de ces conséquences ne sont acceptables pour les pays de l'actuelle zone monétaire européenne.
    - Si l'on voit bien ce qui empêche l'euro de devenir une monnaie de réserve de rechange sérieuse, il apparaît que les vulnérabilités du dollar l'entraînent précisément vers ce statut. Tout d'abord, les déficits de compte courant persistants,., qui s'élèvent à environ 500 milliards de dollars par an, sans la moindre perspective de diminution (2). Pour combler ce déficit, il faut des entrées permanentes de capital, principalement en provenance d'Europe et d'Asie. Si elles venaient à diminuer - ce qui a été le cas au cours des deux dernières années (3) , on assisterait à une baisse des cours des obligations et à une hausse des taux d'intérêt obligataires pouvant causer de sérieux dommages à l'économie américaine.

Les faux calculs de l'administration Bush

Ce scénario est d'autant plus plausible qu'il existe une deuxième raison pour que les capitaux fuient le dollar vers l'euro : le manque de confiance dans la manière dont les décisions sont prises à Washington. En politique étrangère, l'inquiétude est forte vis-à-vis des intentions américaines. Quant à la politique fiscale, l'explosion des déficits publics - 400 milliards pour l'exercice fiscal 2003,soit plus de 4 % du produit intérieur brut (PIB), avec une aggravation prévue en 2004 (600 milliards de dollars, avec le coût de l'occupation de l'Irak) - conduit les gestionnaires de fonds étrangers à penser que les risques sont plus grands et l'environnement moins stable pour des investissements aux Etats-Unis qu'ils ne l'étaient il y a quelques années. D'où un ralentissement des flux de capitaux entrant aux Etats-Unis, et ne permettant plus de faire l'appoint d'un capital national handicapé par la faiblesse du taux d'épargne. Dans cette hypothèse, les taux d'intérêt du marché augmenteraient et la Réserve fédérale ne pourrait pas faire grand-chose pour enrayer cette tendance. Elle a en effet brûlé pratiquement toutes ses cartouches en baissant les taux d'intérêtqu'elle contrôle à un seuil au-dessous duquel elle courrait le risque de provoquer une déflation.
    - Se pose alors la question de savoir si la baisse du dollar par rapport à la monnaie européenne entraînera une réduction du déficit commercial américain avec la zone euro,ce qui diminuerait la dépendance des Etats-Unis envers les entrées de capitaux étrangers. Washington ne devrait pas entretenir d'illusions sur une augmentation des exportations américaines en raison de la faiblesse du dollar et sur une diminution correspondante des importations en provenance des pays de la zone euro. Ce phénomène restera très limité car, en dehors de quelques secteurs comme l'agriculture,l'automobile et le tourisme, le solde commercial a toutes chances de rester stable, et cela pour plusieurs raisons.
    - Tout d'abord, il faudrait un engagement à long tenue pour faire changer de cap un secteur manufacturier américain qui, depuis des décennies, n'est pas tourné vers l'exportation. Les entreprises industrielles des Etats-Unis ont depuis longtemps adopté une stratégie d'investissement à l'étranger : elles produisent partout dans le monde et vendent aux marchés étrangers à partir de ces plates-formes, au lieu de produire aux Etats-Unis et d'exporter. En fait,"une grande partie du déficit commercial provient des ventes sur le marché américain de produits fabriqués à l'étranger par des compagnies américaines,et qui apparaissent donc comme des importations dans les comptes. Selon les estimations les plus sérieuses, 45 % des importations américaines entrent dans cette catégorie (4). Cette stratégie des entreprises américaines est gravée dans le marbre, et elle ne changera pas.
    - Deuxième raison pour ne pas s'attendre à de grandes modifications de la balance commerciale entre les deux rives de l'Atlantique : la croissance du PIB des Etats-Unis est plus forte que celle de la zone euro, ce qui encourage les achats américains de produits en provenance de cette zone, et décourage les achats européens de produits américains. L'administration Bush a fondé sa stratégie du dollar faible sur un faux calcul, qui ne se concrétisera pas, alors que le secrétaire au Trésor du président William Clinton, M. Robert Rubin, avait conduit une politique du dollar fort, en sachant bien qu'elle attirerait les capitaux étrangers aux Etats-Unis.
    - Ces faits illustrent à la fois les obligations auxquelles le pays émetteur de la monnaie de réserve internationale doit faire face, et les bénéfices qu'il tire de la situation. Il doit assumer la fonction de prêteur en dernier ressort, celle de bazar universel générateur de gros déficits de compte courant, eux-mêmes comblés par des entrées de capitaux étrangers. Les vulnérabilités du billet vert offriraient une opportunité historique à l'euro pour devenir une monnaie de réserve, mais à condition de modifier profondément le pacte de stabilité et dé croissance, de réformer les pratiques bancaires transfrontières en Europe, et de diminuer le fossé technologique qui sépare des Etats-Unis dans ce domaine.

    - En tournant le dos au multilatéralisme en matière militaire et financière et en s’accommodant d’un imprudent déficit budgétaire, Washington accroit l’intérêt pour cette hypothèse. La valeur des réserves en dollars détenues par différents pays a légèrement diminué, une modeste réorientation des portefeuilles est intervenue, y compris par la facturation de certaines ventes de pétrole brut en euros et non plus en dollars. Voilà qui fournit une cible pour les démarches Stratégiques de l'Union européenne (UE). Si elle pouvait convaincre des pays exportateurs de pétrole d'accepter des euros au lieu de dollars, un nouveau théâtre de conflits transatlantiques verrait le jour. De ce point de vue, le pays à surveiller est la Russie : pour l'UE, la carte à jouer serait d'allécher Moscou par de premiers pas pouvant conduire à une association plus étroite avec elle et, pourquoi pas à terme, par une adhésion.

(1) Les accords de Bretton Woods (1944) créant le Fonds monétaire international (FMI) prévoyaient des taux de change fixes (avec une marge de fluctuation de 1 %) des monnaies par rapport au dollar, et la convertibilité de ce dernier en or sur la base de 35 dollars l'once.
(2) Chiffres portant sur un an, de juin 2002 à juin 2003. Source : Thé Economiste 26 juillet 2003.
(3)' Selon l'OCDE, les flux d'investissement directs aux Etats-Unis ont chuté de 131 milliards de dollars en 2001 à 30 milliards de dollars en 2002.
(4) Lire " Tax Distortion in thé Global Economy ", dans Global Tenons, Routledge, Londres, 2003,

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